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Les interventions probantes en milieu scolaire : avantages et limites

Par Edgar Szoc

Depuis le début des années 2000, s’est développée dans l’élaboration des politiques publiques une tendance à s’inspirer des protocoles de recherche en médecine pour produire des evidence-based policies, soit des politiques fondées sur des données factuelles, reposant sur des expérimentations à large échelle selon le modèle des tests en double aveugle. Si ces expériences permettent d’asseoir l’efficacité des programmes de prévention, elles courent également le risque d’en brider la créativité et de contraindre à l’excès les organisations chargées de les mettre en œuvre.

La tendance – les détracteurs diraient « la mode » – a d’abord touché les politiques économiques, en particulier en matière d’emploi et de lutte contre le chômage, mais elle s’est rapidement étendue à l’ensemble des politiques publiques [1]Voir BARON J., « A Brief History of Evidence-Based policy », The Annals of the American Academy of Political and Social Science, 678(1), 2018., avec l’avantage de donner à celle-ci l’aspect de l’objectivité scientifique et de fournir au personnel politique des garanties quant à l’effectivité et la rentabilité des investissements publics.

Ainsi, le portail des bonnes pratiques de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT/EMCDDA) recense et évalue pas moins de 24 approches et programmes de prévention scolaire (depuis la prévention par les pairs jusqu’au développement des compétences psychosociales, en passant par des programmes de télémédecine) menés dans différents pays de l’Union européenne et ayant fait l’objet d’analyses approfondies de leurs résultats et d’évaluation de leur efficacité[2]Les programmes et des évaluations de ceux-ci peuvent être consultés sur le site de l’EMCDDA : https://bit.ly/3GTD8uy. Il est intéressant de noter que ce répertoire reprend également de nombreux autres programmes de préventions – et leur évaluation –, menés dans d’autres environnements de vie ou auprès d’autres publics cibles (notamment familles, jeunes, femmes, minorités ethniques, prisons, milieux festifs, etc.). Les conclusions qui en sont tirées en termes d’efficacité sont les suivantes :

  • Les interventions doivent s’attaquer aux déterminants plus larges des comportements à risque et impulsifs plutôt qu’à la consommation de drogue de manière isolée.
  • La plupart des interventions de prévention dans les écoles visent à avoir un impact sur l’ensemble des élèves et du personnel. Parmi celles qui sont validées par des études probantes, figurent les programmes de prévention universelle fondés sur des données probantes et axés sur le développement des compétences sociales et des aptitudes au refus, des aptitudes à prendre des décisions saines et la correction des perceptions normatives erronées concernant la consommation de drogues ; les politiques scolaires concernant la consommation de substances ; et les interventions visant à développer un environnement éducatif protecteur et stimulant, propice à l’apprentissage et établissant des règles claires sur la consommation de substances.
  • D’autres approches susceptibles d’être bénéfiques recourent à des événements ou des interventions impliquant les parents et l’utilisation d’approches par les pairs[3]Voir https://www.emcdda.europa.eu/best-practice/briefings/schools-and-colleges_en..

L’ensemble de ces recherches et évaluations portant sur les programmes de prévention (au-delà du seul monde scolaire) ont été formalisées dans un « Manuel à destination des décideurs politiques, des faiseurs d’opinion et des responsables politiques » publié par l’OEDT en 2019 et récemment traduit en français. Il constitue un excellent point d’appui pour plaider en faveur des politiques de prévention, notamment à l’école, où ce sont les modules de développement des compétences psyscho-sociales qui sont particulièrement mises en avant : « Les actions de développement des compétences personnelles et sociales sont généralement mises en œuvre dans le milieu scolaire. Les preuves de leur efficacité sont bonnes. Ces actions permettent aux enfants d’acquérir des compétences qui les aideront à faire face à diverses situations de la vie quotidienne. Elles favorisent le développement de compétences sociales générales et se réfèrent aux croyances et attitudes normatives à l’égard des substances et des comportements liés aux substances[4]EMCDDA, Programme européen de formation en matière de prévention – Un manuel à destination des décideurs politiques, des faiseurs d’opinion et des responsables politiques dans le domaine de la prévention de la consommation de substances fondées sur des données scientifiques, Luxembourg, Office des publications de l’Union européenne, 2019, p. 54. Disponible sur : https://bit.ly/3JNG5P4.». Une série de conditions doivent toutefois être remplies pour que les programmes mis en œuvre soient couronnés de succès. Les évaluations ont en effet montré que les actions les plus efficaces :

  • sont mises en œuvre par des enseignants formés, qui utilisent des méthodes interactives pour transmettre le contenu ;
  • sont principalement axées sur le développement des compétences, en particulier les compétences d’adaptation et les compétences personnelles et sociales ;
  • font généralement partie de l’enseignement au cours des premières années d’école et font participer activement les élèves ;
  • consistent en une série de sessions ;
  • renforcent les compétences des enseignants en matière de gestion de classe et soutiennent la socialisation des enfants, afin qu’ils puissent assumer avec succès leur rôle d’élèves[5]EMCDDA, op. cit., p. 54..

De manière plus générale, le Manuel propose un tableau de « ce qui marche » et « ce qui ne marche pas » en matière de prévention scolaire (voir Tableau ci-dessous).

Si cette « mode » des « politiques fondées sur des données factuelles » présente l’avantage de rassurer le personnel politique quant à la rentabilité des investissement que l’État pourrait consentir en matière de prévention, notamment en milieu scolaire, elle emporte néanmoins certains risques sur lesquels il serait regrettable de fermer les yeux. La machinerie de recherche nécessaire à attester le caractère « probant » d’un programme est en effet extrêmement lourde et coûteuse. Elle favorise dès lors des acteurs d’une certaine taille, et donc la concentration du secteur de la prévention, au détriment de la pluralité des approches. À terme, elle pourrait mener à freiner la créativité et la réactivité face à l’émergence de nouvelles problématiques : les pouvoirs publics seront en effet plus enclins à financer des projets dûment – et souvent internationalement – certifiés plutôt que des initiatives locales trouvant leur sens dans des réponses à des demandes spécifiques.

Source de l’article : https://prospective-jeunesse.be/cpt_article/les-interventions-probantes-en-milieu-scolaire-avantages-et-limites/

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